Économie néoclassique de l’environnement

Ecrit par spagano sur . Publié dans Bien commun, Externalités, Macro-économie, Micro-économie, Modèles économiques, Ressources non renouvelables, Ressources renouvelables, Soutenabilité faible, Soutenabilité forte, Substituabilité

Les théories économiques néoclassiques qui proposent une croissance infinie affranchie des limites de la nature sont  entachées d’impensés conceptuels et d’incohérences écologiques et théoriques : l’économie de l’environnement décrit par le modèle néoclassique ne donne aucun fondement éthique (Harribey 2002).

Les théorèmes sont basés sur des choix philosophiques et politiques. Ces modèles sont en outre incapables de traiter de manière adéquate les problèmes de l’incertitude des modèles eux-mêmes et des questions de l’irréversibilité (destruction, pollutions, disparitions d’espèces etc.).

Le risque écologique est en partie quantifiable et modélisable, mais l’incertitude en terme écologique ne l’est pas.

Enfin, les modèles économiques néoclassiques misent sur la capacité technologique de l’humanité à substituer indéfiniment au capital naturel détruit par du capital reproductible : bien que la disparition massive de la biodiversité invalide cette approche par l’exemple, on est ici au cœur de la différence entre soutenabilité dite faible et forte. Le modèle actuel faible est le modèle dominant et cherche à améliorer constamment la « mesure des externalités » sans jamais réinterroger la notion de valeur elle-même.

Ainsi, la science économique de l’école classique anglaise et de l’école néoclassique du XIXe siècle et du début de XXe siècle va introduire les premières ruptures entre économie et ressources (Éloi 2009) en augmentant de manière importante le degré d’abstraction de théories économique, jusqu’à l’école marginaliste qui, grisée par l’industrialisation du XIXe siècle, s’affranchit des réalités posées par la finitude et les limites de notre environnement, en postulant qu’il est possible de tenir une croissance perpétuelle en augmentant le capital au fur et à mesure que la démographie augmente.

Les classiques accordaient aux ressources naturelles un rôle moteur dans l’industrie et dans l’agriculture, l’approche utilitariste va rattacher la valeur d’un bien non pas à son existence matérielle mais à la satisfaction qu’il procure, ce qui permet de modifier de manière significative la notion de besoin que le marché est censé satisfaire de manière optimale, accroissant encore davantage le découplage entre besoins, capacités naturelles et théories économiques.

L’économie néoclassique libérale de l’environnement est basée à son origine principalement sur une analyse microéconomique des échanges, qui se révèle totalement inadaptée pour les enjeux et les modèles économiques à l’échelle macroéconomique. Avec la raréfaction des services rendus par le milieu naturel, la distance entre l’économie des ressources naturelles et l’économie de l’environnement a fini par s’estomper :

Les agents évaluent alors l’environnement de la même façon que toutes les autres allocations : biens ou actifs naturels entrant dans la fonction d’utilité des consommateurs et dans la fonction de production comme les matières premières, les ressources énergétiques, les réserves de ressources naturelles, ou leur fonction d’assimilation des déchets.

Théoriquement, le libre marché doit conduire l’économie à un état optimal où un déséquilibre se ferait au détriment d’un agent.

Face aux questions de pollution, la théorie va du coup chercher des outils pour rétablir cet optimum économique (Harribey 2002). Les biens environnementaux n’ayant pas de marché, donc pas de prix, l’analyse va alors chercher des méthodes pour les évaluer monétairement, pour les réintégrer dans la sphère marchande et prévenir ainsi leur gaspillage ou leur détérioration.

Dans ce cadre, les ressources naturelles sont abordées comme un capital, les externalités issues de la défaillance sont internalisées et les biens environnementaux évalués, ils deviennent ainsi des facteurs de production substituables au capital artificiel, ce qui va poser deux difficultés : d’une part la diminution de la ressources lors de son utilisation, d’autre part, la substituabilité du capital. Les ressources naturelles répondent à une demande dans le cadre des activités humaines, ce qui va les amener à avoir un prix sur le marché, selon qu’elles soient renouvelables ou épuisables. Les ressources renouvelables, comme une forêt, fournissent des ressources en principe plus longtemps, le stock variant selon le prélèvement maximum compatible avec son renouvellement perpétuel, appelé rendement maximum soutenable (RMS). Les ressources épuisables comme les minerais ou le pétrole seront exploitées jusqu’à épuisement, avec un prix qui devrait augmenter théoriquement au rythme du taux d’intérêt de l’économie mais plus probablement selon l’offre et la demande.

Les « défaillances du marché »

Selon le modèle néoclassique, le bon fonctionnement du marché permet une exploitation optimale et une allocation parfaite des ressources. Une surconsommation entraînant une disparition d’une ressource, ou des pollutions, signifie une mauvaise tarification, le marché devant prendre en compte son utilité écologique. Le marché est censé également prendre en compte les biens communs, c’est-à-dire un bien qui satisfait au principe de non-exclusion : aucun agent du marché ne doit en être privé de jouissance. On appelle « passager clandestin » un agent qui obtient et profite d’un avantage sans avoir consenti les mêmes efforts que les autres agents ou sans acquitter de droit d’usage.

• ÉLOI Laurent (2009), Les économistes et l’écologie : une rencontre récente, Alternative Économique, Hors-Série n° 83, L’Économie Durable, page 18.
• HARRIBEY Jean-Marie (2002), Le développement durable est-il soutenable ? In Séminaire de l’OFCE, [en ligne].
• Baslé, Maurice. Histoire des pensées économiques: Les fondateurs. Sirey, 1993.

Les externalités

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Dans le paradigme économique actuel, le marché, le modèle prévoit en principe la prise en compte de l’ensemble des coûts de production, y compris de l’utilisation de la nature et de l’environnement. L’ensemble des coûts d’une activité, imposés à la collectivité est un coût social. Celui-ci est censé être compensé par des paiements par les agents privés dans l’exercice de leurs activités. Dans le cadre d’une pollution, si l’agent privé ne compense pas les coûts liés à la pollution, on parle d’externalités : les effets de l’action d’un acteur sont pris en charge par les autres parties. Une externalité est donc un coût social non compensé. La théorie économique néoclassique va considérer la mauvaise tarification ou les externalités de la même façon et essayer d’internaliser les effets externes.

Dès lors qu’une activité économique entraîne une pollution, celle-ci doit être prise en compte au niveau de l’agent pollueur. L’évaluation se fait par la différence entre le coût marginal social et le coût marginal privé. Au-delà des normes, des autorisations, et des limitations d’activité, il existe deux façons d’internaliser les effets externes : Selon l’économiste Pigou, cela passe par l’instauration d’une taxe administrative, selon un autre économiste, Coase, la solution passe par l’instauration d’un marché régulé pour les externalités. De cette manière, l’environnement se trouve intégré dans la sphère marchande et l’intensité de son utilisation sera fonction de son prix, administré ou de marché.

C’est le mode d’internalisation proposé par Pigou en 1920 qui sert de fondement théorique au principe pollueur-payeur énoncé par l’OCDE dès 1972. Pour internaliser les effets externes négatifs, il suffit simplement d’instaurer une taxe unitaire sur chaque unité de pollution rejetée dans l’environnement.

Ce coût attribué à la pollution doit amener le pollueur à réduire son impact, celui-ci cherchant en principe à réduire les coûts induits pour maximiser ses profits. Il doit donc ainsi automatiquement arbitrer entre payer la taxe ou investir dans la prévention de la pollution. Plus la taxe est élevée, plus l’incitation à ne pas polluer est forte ce qui va progressivement ramener la pollution à un coût marginal. C’est ce principe qui sert en général de base aux outils de la fiscalité environnementale en définissant la quantité optimale de pollution acceptable dans le milieu récepteur par rapport au coût de dépollution et celui du dommage de la pollution.

Dans un marché parfaitement libre et non faussé, l’économiste Coase pose comme postulat en 1960 que si les coûts de transaction sont nuls et les droits de propriétés bien définis, il est possible d’obtenir une allocation optimale des ressources sans intervention de l’État. Ce principe du marché des droits à polluer sera défini plus précisément par Dales en 1968. Dans cette théorie, les externalités seraient dues au fait qu’il a n’y pas de droit de propriété sur certaines richesses ce qui rend impossible l’organisation de marchés et donc un fonctionnement optimal, il faudrait donc pour bien faire attribuer une valeur et un droit de propriété à tous les éléments naturels.

Selon ce principe, dès lors que des droits sont créés et peuvent s’échanger, la préservation de la ressource se fera par incitation financière. Pour que le marché de droits à polluer puisse être instauré, il faut faire appel dans un premier temps à la puissance publique (contredire la théorie) pour que celle-ci régule (donc fausse le marché) en mettant en place un dispositif en trois étapes :

– Fixation d’un plafond global d’émission ;
– Répartition des droits entre les agents concernés ;
– Établissement d’un marché d’échange des droits.

Contrairement au système proposé par Pigou, ici, le prix optimal du droit à polluer se fait par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché, ce qui devrait inciter les agents pollueurs à adopter des procédés moins polluants. Ceux dont les coûts de dépollution sont les plus faibles pourraient également rentabiliser leur investissement en vendant les droits acquis par l’amélioration de leurs résultats aux plus gros pollueurs.

Modélisation économique : internalisation des externalités

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l’approche conventionnelle actuelle de la question environnementale dans le paradigme néoclassique vise à tenter de digérer en partie les préoccupations écologiques dans le modèle de « libre-échange ».

C’est la théorie la plus couramment répandue, qui reste dans la représentation du marché classique avec une valeur monétaire de tous les biens et de tous les services. Ainsi, le marché dans lequel les agents échangent des biens et des services contre une partie monétaire, est considéré comme le meilleur système d’allocation de ressources. Les problèmes d’externalités sont vus simplement comme une sorte de défaillance du système car il y a une contre partie interne aux enjeux externes et le système s’adapte selon un principe d’autopoïese (Griethuysen 2011).

On s’efforce d’internaliser les externalités, on identifie et cerne le dommage par la modélisation économique, avec une intervention de l’état comme dans le principe du pollueur payeur. C’est sur cette base que sont conçus la plupart des Systèmes de Management Environnementaux (SME) qui tendent à évaluer les dégâts et éventuellement prévenir les risques en intégrant les facteurs dans les comptabilités des entreprises et des états, avec une approche classique quantitative (indicateurs), éventuellement prospective (risque) et de valorisation financière.

Parmi les problèmes de cette théorie, il y a la complexité à modéliser les externalités et l’impossibilité temporelle de les évaluer : comment décrire et généraliser les différents acteurs dans le temps sur un marché, comment les générations actuelles peuvent-elles négocier avec leurs futurs petits enfants victimes de leurs choix pour évaluer financièrement le coût « optimal » ?

Le modèle fait appel à la notion de coût total et propose une fiscalité écologique pour inciter les agents à réduire les impacts, et à l’internalisation des éléments externes. Il propose également comme on l’a vu précédemment, d’étendre la sphère d’influence de la propriété en donnant par exemple un droit à l’air pur aux populations qui pourraient ensuite se retourner contre les pollueurs.

Une des réponses apportées aux limites environnementales est de limiter la quantité de pollution à une quantité globale, c’est le principe du marché des droits à polluer « cap and trade » du soufre, et du marché du carbone.

La question restant : qui fixe, et selon quels critères, ce qui est acceptable ?

VAN GRIETHUYSEN Pascal (2011), séminaire Soutenabilité et économie : de l’économie environnementale à l’économie écologique jusqu’aux différentes approches de l’écoéconomie. [VertigO] et Institut des sciences de l’environnement/UQAM. [en ligne].

Développement, énergie, agriculture et durabilité

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Leslie White, en 1943, retrace le parcours de l’humanité en analysant sa consommation d’énergie c’est-à-dire le facteur majeur de son développement et de ses modèles économiques. L’énergie et la technologie sont des facteurs intrinsèquement liés qui selon lui « déterminent l’organisation sociale ». Dans ses travaux, il distingue cinq stades de développement de l’humanité. Au premier stade, les hommes ne disposent que de leur énergie manuelle, musculaire. Dans le second stade, les hommes se servent d’animaux domestiqués, ce qui leur permet de démultiplier la quantité d’énergie utilisable. Au troisième stade, qui correspond à une révolution agricole, ils exploitent l’énergie disponible directement ou indirectement dans la biomasse végétale. Au quatrième stade, les hommes apprennent à utiliser l’énergie issue des sources fossiles : charbon, pétrole et gaz naturel. Enfin, au cinquième stade, les hommes atteignent un stade « avancé » en exploitant l’énergie nucléaire. Toute cette théorie est formulée mathématiquement (P=E×T, où E est l’énergie consommée, et T un coefficient dépendant de l’efficacité des techniques utilisant cette énergie).

Ainsi, les besoins des hommes sont de deux sortes (White 1943) : ceux qui peuvent être servis et satisfaits en exploitant la ressource de l’organisme humain seul (chant, danse, raconter, former des groupes etc.). La seconde catégorie de besoins ne peut être satisfaite que par l’utilisation de ressources hors de l’organisme humain. Ainsi, les humains devant obtenir leur nourriture du monde extérieur, les outils, les armes, et les autres matériels avec lesquels les humains obtiennent nourriture, abri pour se protéger des éléments, protection contre leurs ennemis, doivent également être obtenus en exploitant les ressources du monde extérieur.

L’existence humaine est une tentative incessante pour faire de la culture (ou de l’évolution) un instrument plus efficace pour améliorer sa sécurité et la survie de l’espèce. Le moyen de se développer pour l’humanité est d’exploiter et de mettre au travail davantage d’énergie par habitant et par an. Ainsi, le vent, l’eau et le feu deviennent des sources à exploiter, les animaux sont domestiqués, les plantes cultivées ; viennent ensuite les machines. L’amélioration de la situation des hommes passe également par l’amélioration des instruments, le contrôle et l’invention de nouveaux outils. Progrès et culture améliorent la qualité de vie, les capacités de production, l’efficacité etc. Pour l’humanité, la nécessité biologique de la vie, le pouvoir d’inventer et de découvrir, la capacité de choisir et d’utiliser les meilleurs outils ou les moyens les plus appropriés d’obtenir un résultat sont les facteurs d’évolution.

Ainsi, au commencement de l’histoire de la culture, l’être humain avait pour seule source d’énergie celle de son propre corps, pour la vie, pour se nourrir, et pour s’abriter. Et pendant très longtemps ce sera sa seule source d’énergie. Vent, eau et feu ont été utilisés, mais au début rarement comme des sources d’énergie. La quantité d’énergie à la disposition d’une communauté de 50, 100 ou 300 personnes serait selon White de 50, 100 ou 300 fois l’énergie de la moyenne des membres de la communauté, ce qui, une fois exclus les bébés, les malades, les anciens et les faibles, serait considérablement moins élevée que l’équivalent d’une « puissance-homme » par habitant. Une puissance-homme étant environ un dixième d’un « cheval-vapeur », la quantité d’énergie par habitant dans les premiers stades de développement était minimale, que l’on pourrait l’estimer à 1/20 ème par personne.

L’énergie disponible étant finie et limitée, ainsi fut le développement humain. Il connaîtra quelques améliorations au travers des outils qu’il sera capable de produire et d’améliorer avec sa propre énergie : nouveaux outils comme l’arc et les flèches, les harpons, les aiguilles, l’amélioration d’anciennes techniques d’éclat des outils en silex etc.

Pour se développer encore davantage, l’humanité doit ainsi apprendre à augmenter la quantité d’énergie mobilisable, la première étape sera donc la domestication des animaux et la culture des plantes. Elle améliorera ensuite la domestication et l’agriculture en nourrissant elle-même sa production de viande, et en amendant elle-même la terre pour sa production agricole de grains, et améliorera sa condition en s’habillant de peaux et de fibres longues. Dans une économie de chasseur-cueilleur, un individu dépense une certaine quantité d’énergie, d’où il obtiendra un certain niveau de sécurité qui dépend de l’énergie qu’il arrive à retirer par rapport à celle qu’il dépense (chasse, cueillette, disponibilité) etc. Ce ratio peut varier d’une situation à une autre, mais n’est ni fixe ni prévisible, et ne peut que diminuer en cas de déplétion des ressources ou de concurrence.

La maîtrise de l’agriculture a considérablement augmenté la quantité d’énergie disponible par habitant, avec pour conséquence une amélioration significative des techniques agricoles, et donc une croissance importante, en particulier en Chine, en Inde, en Mésopotamie, en Égypte, au Mexique et au Pérou, transformant les populations itinérantes en populations sédentaires.
L’amélioration de la quantité de nourriture à permis l’augmentation de la population, et une partie croissante de la société s’est détachée des tâches productives pour se développer dans d’autres activités spécialisées : maçons, ouvriers métallurgistes, sculpteurs, tisserands, scribes, prêtres… Si cela a eu pour effet d’accélérer les progrès dans les arts, l’artisanat, et les sciences (astronomie, mathématiques, etc.), ces techniques et ces savoirs sont alors dans les mains de spécialistes. Le modèle économique de la société évolue alors, l’amélioration des techniques et de la productivité permettant l’échange et la vente de produits une fois les besoins propres satisfaits. Apparaissent alors les moyens d’échange, les monnaies, les commerçants, les banques, les prêts, les débiteurs… Avec la richesse et la concurrence entre régions favorisées apparaissent les guerres et les conquêtes, on reste donc encore une fois sur un modèle de prédation. La société créée encore des castes à part : militaires professionnels, classes dirigeantes, esclaves, serfs… Ce système de sociétés basées sur un modèle économique agropastoral, puis artisanal et commercial, et des féodalités, va perdurer quasiment jusqu’au début du XVIIIe siècle.

À part la charrue en fer tractée par des chevaux, la différence entre la production agricole des États-Unis en 1850 diffère de très peu des techniques de l’Égypte de 2000 avant J.-C. Dans les années 1950, aux États-Unis et en Europe, se trouvent des pratiques agricoles qui, utilisation du fer exceptée, sont identiques à celles de l’Égypte. Dans d’autres domaines la production a été essentiellement le même en Europe occidentale au début du XVIIIe (on pourrait presque dire du XIXe) siècle, comme dans la Rome antique, la Grèce ou l’Égypte. Un modèle économique foncièrement basé sur la production des hommes, libres, serfs ou esclaves, et les animaux de trait, avec une exploitation minimale des ressources énergétiques comme le vent ou l’eau.

La civilisation n’aurait probablement jamais progressé sensiblement au-delà des niveaux déjà atteints dans les grandes cultures de l’antiquité, si d’autres moyens n’avaient été trouvés pour disposer d’une plus grande quantité d’énergie par unité de temps et par habitant, en exploitant une nouvelle source d’énergie : les combustibles. L’arrivée de la machine à vapeur, et de tous les dérivés de moteurs vapeurs/explosions à base de combustibles, a inauguré une nouvelle ère dans l’histoire. En écrivant cet article en 1943, White n’imaginait pas encore la disponibilité de l’énergie nucléaire et ne mesurait sans doute pas encore l’étendue du développement des produits dérivés de la pétrochimie.

Révolutions industrielles & modèles économiques

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La première révolution industrielle correspond au passage d’une société à dominante agraire et artisanale à une société commerciale et industrielle.

Initiée véritablement au XVIIIe siècle en Europe, celle-ci s’est accélérée au XIXe siècle, en particulier en Angleterre, mais aussi dans le reste de l’Europe, aux États-Unis et au Japon. L’émergence d’une industrie moderne s’était appuyée sur un nouveau système technique constitué au XVIIIe siècle, où se liaient de manière interdépendante le textile, le charbon et le fer. Pour répondre à cette mutation, une révolution des transports entraîne un développement du chemin de fer et l’extension des voies de circulation (routes, canaux), ce qui vient à son tour nourrir la demande industrielle en machines, matériaux de construction, rails et locomotives. Le principal moteur énergétique au cœur de cette révolution est le charbon, qui entraîne ainsi l’explosion de l’exploitation minière. Cette mutation productive avait été précédée, dans la plupart des pays touchés, par une mutation agricole : outillage, nouvelles techniques, suppression des jachères, modifications des structures juridiques sur la propriété des terres… Cette révolution agricole répond à la demande d’une population urbaine de plus en plus importante, et entraîne un besoin accru en outillage et en engrais, demande qui soutient à son tour l’essor industriel et marque aussi la naissance de l’agrochimie.

Cette mutation vers une société industrielle a été favorisée par l’émergence d’une nouvelle classe dominante, la bourgeoisie, qui s’est substituée à la noblesse. Celle-ci impose son modèle économique et social via sa puissance économique (banques, relations d’affaires, familles, médias et politiques) selon un principe dit libéral et capitaliste : l’état doit rester sur ses fonctions régaliennes (police, justice et défense), laisser et soutenir les agents économiques structurer la société et son modèle économique, notamment en réprimant les mouvements sociaux qu’il rend illégaux. Cette transformation a affecté profondément l’agriculture, l’économie, la politique, la société et l’environnement du monde contemporain car elle a entièrement bouleversé les économies nationales et redistribué les échanges économiques mondiaux, en créant notamment une nouvelle hiérarchie entre les états, où dominent de manière hégémonique les nations industrialisées et où les nations non industrialisées sont dominées et exploitées.

Le monde est alors multipolaire.

Basée sur la mécanisation et son moteur charbon vapeur, la communication papier, la première mutation industrielle va connaître une seconde étape initiée vers la fin du XIXe siècle, la seconde révolution industrielle. Prolongeant la première, celle-ci va apporter de nouvelles techniques en tentant de répondre aux problématiques rencontrées lors de la première révolution industrielle : ne pouvant produire assez d’équipements et de matériel, notamment pour l’essor du chemin de fer au milieu du XIXe siècle, l’industrie de la sidérurgie va développer de nouvelles techniques qui vont relancer et accélérer la mutation industrielle. Les innovations technologiques vont peu à peu s’étendre, avec le développement de l’industrie chimique, l’usage de l’électricité, mais plus encore, le recours de plus en plus en plus fréquent à la science et à la recherche scientifique. Un autre facteur majeur qui va bouleverser l’industrie est l’arrivée du pétrole et du moteur à explosion. Les innovations techniques s’accompagnent également d’innovations en terme d’organisation : l’Organisation Scientifique du Travail de l’ingénieur F. Taylor, qui va être développé davantage par Ford avec la production à la chaîne. Comme pour la première révolution, la seconde révolution industrielle va s’étendre à l’agriculture : mécanisation et utilisation d’engrais chimiques, usages de plus en plus importants qui vont soutenir encore la logique de production industrielle. La croissance démographique et l’émergence de syndicats vont progressivement influencer les législations sociales ce qui aura également pour effet de soutenir la croissance industrielle via l’augmentation progressive du pouvoir d’achat des salariés. Le développement des transports va également être bouleversé à l’échelle mondiale avec l’ouverture de nouvelles voies, grâce à des navires plus rapides, à l’extension des chemins de fer et le percement du canal de Suez en 1869 puis le canal du Panama en 1914.

Première crise de la mondialisation ?

Le modèle de développement des pays développés à économie de marché va connaître entre les deux guerres une étape décisive, qui va amener à une réorganisation complète de l’économie mondiale. Après la première guerre, le retour de la consommation et une politique de crédit soutenue par les États, va doper l’économie des pays industrialisés. Mais le retour sur le marché des États qui avaient fait la guerre puis avaient reconstruit leur appareil productif, va amener à une saturation du marché mondial qui, avec le resserrement du crédit aux États Unis, en Grande Bretagne et au Japon, va arrêter net la croissance en 1920. Cette crise va principalement toucher les pays les plus engagés dans les activités économiques tournées vers les exportations, comme la France, l’Allemagne, le Japon et la Grande Bretagne, et épargner les États-Unis qui exportent peu. Aux États-Unis, la mécanisation, le fordisme et le taylorisme vont propulser la productivité et l’augmentation de la consommation des classes les plus aisées. Mais en 1925, la croissance va être supérieure à la capacité de consommation intérieure ce qui va rapidement déboucher sur une crise économique.

La seconde révolution industrielle s’accompagne dans les années 1920 d’une nouvelle mutation profonde des structures industrielles et de la société. La concurrence de l’électricité et du moteur au pétrole va provoquer un recul progressif des industries basées sur le charbon, et favoriser l’émergence de l’industrie automobile, des machines agricoles avec en corollaire les cartels comme celui du pétrole en 1928 où les trois grandes compagnies pétrolières se partagent le marché mondial, des fusions dans le secteur industriel comme celle de la pétrochimie en Allemagne avec IGFarben (fusion de Agfa, Bayer et BASF) qui deviendra alors le quatrième groupe industriel mondial derrière General Motors, U.S. Steel et Standard Oil, ou encore des ententes sur les marchés mondiaux des ressources minières.  Au sortir de la seconde guerre mondiale, avec la généralisation du fordisme et du taylorisme, la véritable révolution industrielle sera basée sur l’énergie et la chimie du pétrole, l’électricité et les communications, et la domination de théories économiques imposées par les vainqueurs de la guerre : les groupes industriels, les compagnies pétrochimiques et les sociétés financières. Le modèle économique qui s’est alors imposé au sortir de la seconde guerre mondiale peut être résumé en un mécanisme de production de masse qui doit être soutenu par une consommation de masse, avec des mécanismes internationaux de dérégulation et d’élimination des mesures protectionnistes des marchés pour permettre aux industriels des États-Unis d’exporter en masse leurs productions.

Le modèle économique ainsi à l’œuvre est basé sur plusieurs principes :

– Le premier est d’éviter la saturation des marchés et la baisse de la demande, par un renouvellement rapide des biens de consommations et d’équipement. Les biens de consommations sont devenus désirables par la réclame, et jetables. Les biens d’équipements sont devenus des biens de consommation comme les autres, soumis aux effets de modes, et qui grâce à une obsolescence programmée, impliquent un renouvellement rapide et prévisible propice au maintien en fonctionnement des industries.

– Le second est une consommation énergétique très élevée, la révolution industrielle est avant tout une révolution énergétique. La machine à vapeur va démultiplier la force de travail disponible de vingt à trente fois. Les tentes glorieuses ont vu une multiplication par trois de la consommation énergétique globale, avec un pétrole bon marché, une utilisation importante du gaz et de l’hydroélectricité. C’est cette avidité énergétique et ses conséquences sur l’environnement qui seront à l’origine des réflexions du Club de Rome en 1972.

– Le troisième repose sur la circulation des biens à l’échelle de la planète : le marché est mondial et les produits circulent librement de leur lieu de production à leur lieu de consommation. Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé en 1947, met en place un commerce international de libre-échange. Le GATT sera remplacé en 1995 par l’Organisation Mondiale du Commerce.