Théories économiques et croissance perpétuelle

Ecrit par spagano sur . Publié dans Croissance, Gestion des ressources, Macro-économie, Modèles économiques, Ressources non renouvelables, Théories économiques

Les modèles économiques et les ressources naturelles sont intrinsèquement liés dès l’émergence des premières sociétés agricoles il y a douze mille ans. Il faudra toutefois attendre l’arrivée de l’économie sociale et politique, et de la « science économique », pour que soient progressivement autonomisés les modèles économiques à partir des travaux de l’école classique anglaise et surtout lors de l’émergence de l’école néoclassique. Ainsi selon l’économiste contemporain Laurent Eloi, celle-ci amène une « rupture fondamentale entre les modèles économiques et l’environnement » :

Dans un premier temps, les théories économiques sont conçues selon des modèles dominés par la nature. , les contraintes du monde physique sont à la base des concepts économiques des physiocrates, pour qui « seule la terre était capable de donner plus qu’elle ne coûte ». Cette domination de la nature sur l’homme sera toujours d’actualité dans l’école classique anglaise, notamment chez Adam Smith. Ainsi, la progression linéaire des moyens de subsistance est selon Thomas Malthus incompatible avec une croissance exponentielle de la population : « L’homme ne maîtrise pas la nature : il profite de sa fertilité, mais en retour celle-ci lui impose son rythme d’exploitation et sa finitude ».

C’est avec l’école marginaliste, dont notamment Léon Walras, que les modèles économiques vont s’affranchir de la terre et construire des théories postulant une croissance perpétuelle, dans laquelle il suffit que le capital augmente au même rythme que la population. Dans les années 1930, l’économiste américain Harold Hotelling sera le premier à formuler un théorème sur l’exploitation des ressources non renouvelables, mais c’est l’économiste américain Robert Solow qui « démontre » en 1950 que le progrès technique, parce qu’il est un facteur d’agrandissement de la force de travail, peut permettre aux niveaux de vie de connaître une croissance indéfinie.

Ainsi affranchi de la terre comme facteur limitatif grâce à la croissance de la population et au progrès technique continu, le modèle économique néoclassique peut ainsi postuler une croissance perpétuelle.

ÉLOI Laurent (2009), Les économistes et l’écologie : une rencontre récente, Alternative Économique, Hors-Série n° 83, L’Économie Durable, page 18.

Le développement durable est-il soutenable ?

Ecrit par spagano sur . Publié dans Adaptation, Cité, Décroissance, Économie, Entreprises, Équité, Histoire, Humanité, Modèles économiques, Richesse, Société, Transversalité

C’est précisément la question posée par Jean-Marie Harribey en juin 2002 lors d’un séminaire de l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Le XXIe siècle démarre en effet sur une profonde crise globale touchant les deux aspects fondamentaux de l’humanité : l’état social et l’état environnemental.

D’un point de vue social, malgré l’accroissement considérable de richesses crée au cours des siècles précédents, la pauvreté, les inégalités, l’analphabétisme, la faim et la misère n’ont jamais été aussi criants.

D’un point de vue environnemental, un seul élément résume à lui seul, en creux, tous les aspects négatifs de la catastrophe environnementale qui s’aggrave chaque jour : entrée dans l’ère de l’anthropocène1, l’humanité est devenue un agent géologique qui transforme la structure de la biosphère au point de provoquer la sixième extinction massive d’espèces, au même titre que les plus grandes catastrophes géologiques que la terre a déjà connu.

Reprenant brièvement l’historique de la notion de développement durable, Christian Brodhag note que c’est le fondement environnemental du développement durable, c’est-à-dire « la prévention et la conception de procédés propres », qui nécessite d’intégrer l’environnement dans nos choix économiques et sociaux, c’est-à-dire dans l’ensemble des politiques publiques et des comportements privés, avec en perspective la garantie, pour les générations futures et les pays en voie de développement, de la possibilité de continuer à se développer.

Face à la question des moyens (entendus principalement économiques) à mettre en œuvre pour continuer à se développer sans hypothéquer le futur, c’est en général le compromis politique qui prédomine dans le concept de développement durable. Pour parvenir à cette quadrature du cercle, que représente la croissance économique continue dans un environnement fini avec une consommation globale elle-même en croissance, une série de constructions conceptuelles sont proposées par les tenants du développement durable :

– Mettre sur un pied d’égalité conceptuel société, économie et environnement (les piliers).
– Retourner (reformuler si on observe cyniquement le phénomène d’un point de vue communication commerciale) les contradictions entre ces trois « piliers », en « stratégies triplement gagnantes des 3E : économie, équité et environnement », ce qui au sommet de Johannesburg sera traduit en people-planet-profits).
– Une triple échelle pour la prise de décision compatible avec le développement durable : temporelle en référence aux besoins des générations futures, territoriale pour repenser la mondialisation dans une articulation moins négative de la libéralisation des échanges, échelle présentée comme essentielle car ne sont pas pris en compte les conséquences globales au niveau local, et inversement (nous verrons plus loin que c’est localement que se dessine le global).Et enfin, la dimension systémique, qui de loin est la plus importante, car elle nécessite toujours selon C. Brodhag, de « revisiter l’opposition entre complexité et simplicité, entre la complexité des problèmes qui se posent à nous, et la nécessité d’agir dans un cadre simple. (…) N’importe quel décideur doit être capable de simplifier ses problèmes pour les comprendre, les hiérarchiser, et agir ».

Ce point est fondamental et indissociable du précédent car nous vivons dans un monde où toutes les dimensions informationnelles, toutes les hiérarchies, tous les enjeux sont totalement fragmentés, remodelés, retraduits par un foisonnement médiatique qui s’affranchit totalement de la nécessité de la construction de raisonnements justifiés : multiplicité des médias, multiplicité des points de vue posés comme des vérités, multiplicités des sources non vérifiées… Pour agir, il faut être informé pour pouvoir exercer un libre arbitre et agir en conscience de manière volontaire, en bref, être citoyen et acteur politique.

Ainsi, lorsque l’on poursuit l’étude du concept de développement durable et des questions des intérêts divergents, des tensions et des ruptures, au-delà des intérêts divergents classiques que sont ceux des générations actuelles versus les générations futures, entre le Nord et le Sud, entre besoins humains et préservation des écosystèmes, voire, au-delà même des points de vue divergents interculturels qui fonts que différentes cultures et civilisations peuvent avoir un point de vue totalement différent sur ce qu’est un « développement durable », le point de rupture qui paraît le plus prégnant, le plus systématique, le plus insurmontable, reste celui du « modèle économique ».

Pour déterminer si le développement durable peut être soutenable, il faut donc interroger la partie sur laquelle nous disposons de marges de manœuvre : les modèles économiques que nos sociétés doivent négocier, imaginer, mettre en œuvre, en faisant des choix de polis. De l’échelle macro à méso, puis à l’échelle micro, les modèles sont multiples, et les territoires, les cités et leur histoire, les propositions autrefois qualifiées d’utopies (et qui portent en elles des germes de réponses) sont autant de champs d’étude qui nous apportent des pistes de réponses pour notre problématique.

Si l’on veut interroger les modèles économiques, leurs fondements et leurs mécanismes, leurs théories et celles que l’on pourrait vouloir mettre en œuvre en fonction de nos besoins, il nous faut examiner l’évolution des sociétés humaines dans lesquelles elles ont vu le jour. Quels ont étés les modèles économiques des civilisations et des cités, sur quels modes de création de richesses (de valeurs ?) se sont-elles construites ? Quels modèles ont-elles mis en place pour répondre à leurs besoins ? Quels étaient ces besoins ?

Après avoir examiné ces modèles de développement, Il faut revenir aussi sur la théorisation, la modélisation de ces modèles : quelles théories économiques ont été construites à partir de ces expériences de développement, comment ces théories se sont étendues, passant du micro au macro, et quelles en ont été les conséquences.

Quelles sont les principales failles de ces modèles, qui ont fait disparaître des civilisations et qui seraient susceptibles de faire disparaître la nôtre ?