De l’incertitude et des modèles économiques…

Ecrit par spagano sur . Publié dans Compensation, Éco-responsabilité, Énergie, Externalités, Gestion du risque, Industrie, Modèles économiques, Prospective, Remédiation

L’article de Marianne « Le vrai prix d’un accident nucléaire » commence à poser le début d’une bonne question…

J’ai pour habitude d’introduire auprès de mes étudiants la gestion du risque environnemental de la façon suivante :

« Quelle est l’estampe Japonaise la plus célèbre au monde ? »

Cette question s’est trouvée brûlante d’actualité lors des événements qui se sont déroulés, et dont les conséquences incommensurables vont perdurer quelques milliers d’années encore à Fukushima. En effet, la question autour de l’estampe pose le problème de la gestion du risque de manière simple.

Quand on prend un risque d’accident technologique (le risque zéro n’existant pas), la question est de savoir :
– Un, que fait on quand l’accident se produit effectivement ?
– Deux, qui accepte, assume, cette prise de risque (la question du coût étant sous-jacente) ?

Ainsi, entendre les gens de TEPCO dire qu’ils n’avaient pas imaginé qu’un Tsunami de plus de 6 mètres puisse submerger la zone (sismique)sur laquelle ils ont bâti une centrale nucléaire relève au mieux de la méthode Coué, de l’incompétence dans ce cas compte tenu du sujet traité, au pire, de la mauvaise foi. L’histoire du Japon, mais du monde en général (les traces de Tsunamis ayant ravagé les côtes du monde entier ne sont pas si anciennes), montre que c’est une certitude, un raz de marée pouvant atteindre allègrement les 60 mètres peut toucher n’importe quelle côte, n’importe quand…


Bien sûr, La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai ne représente pas un Tsunami mais un paysage avec une vague d’environ 16 mètres dans une tempête… J’utilise ici « La Vague » pour « imager » le fait que la mer, ses tsunamis, sont totalement intégrés dans la culture japonaise. Au même titre que les pollutions nucléaires et leurs conséquences au travers de GodZilla…

En regardant les pathétiques images de pompiers héroïques tentant de refroidir des piscines de combustible MOX usagé avec des camions incendies bricolés en urgence au dernier moment (quelle préparation !), on se prend à imaginer comment en France nos tout puissants ingénieurs ont intégré tous ces risques dans leurs modèles :
Quels scénarios ils ont préparé et quels scénarios ils ont exclu, quels moyens ils ont prévu, quels budgets etc.

Dans les cours, cela soulève toujours des débats incroyables et passionnants : Entre ceux qui ont une foi dogmatique en la technologie et ceux qui envisagent le pire. Ce serait croquignolesque si ce n’était dramatique. Car la question sous-jacente est la suivante :

Si l’on se représente la France et ses 58 tranches, a-t-on jamais posé clairement aux Français la question de savoir s’ils acceptaient qu’un quart de la France puisse être contaminé, inhabitable, éventuellement pour des milliers d’années, en cas d’accident majeur dans une seule tranche ? Parce que c’est comme ça que la question doit être posée, que l’on soit « pour » ou « contre » l’électro-nucléaire, la question peut être posée aussi simplement que cela : Qui est d’accord pour prendre ce risque, et que fera-t-on s’il se produit, qui va assumer ?


Carte issue de l’article « Comment les centrales nucléaires françaises font face aux risques naturels ? » ©lemoniteur.fr

On touche ici la question des modèles, des externalités et de l’incertitude dans notre modèle économique actuel.

Économie néoclassique de l’environnement :

« Les théorèmes [économiques] sont basés sur des choix philosophiques et politiques. Ces modèles sont en outre incapables de traiter de manière adéquate les problèmes de l’incertitude des modèles eux-mêmes et des questions de l’irréversibilité (destruction, pollutions, disparitions d’espèces etc.).

Le risque écologique est en partie quantifiable et modélisable, mais l’incertitude en terme écologique ne l’est pas. »

Ainsi, « On s’efforce d’internaliser les externalités, on identifie et cerne le dommage par la modélisation économique, avec une intervention de l’état comme dans le principe du pollueur payeur. C’est sur cette base que sont conçus la plupart des Systèmes de Management Environnementaux (SME) qui tendent à évaluer les dégâts et éventuellement prévenir les risques en intégrant les facteurs dans les comptabilités des entreprises et des états, avec une approche classique quantitative (indicateurs), éventuellement prospective (risque) et de valorisation financière.

Parmi les problèmes de cette théorie, il y a la complexité à modéliser les externalités et l’impossibilité temporelle de les évaluer : comment décrire et généraliser les différents acteurs dans le temps sur un marché, comment les générations actuelles peuvent-elles négocier avec leurs futurs petits enfants victimes de leurs choix pour évaluer financièrement le coût « optimal » ?

Alors quel sera le vrai coût et qui va, tôt ou tard, l’assumer ?

 

Économie écologique et écologie industrielle

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L’Économie écologique considère que l’ensemble des activités économiques font partie de l’environnement. Le système économique transformant des ressources en déchets, cette approche évalue les processus et leurs impacts éventuels sur les ressources naturelles et les déchets, en se basant sur une approche scientifique : les instruments de cette approche sont la quantification des processus chimique et biophysique.

Dans ce modèle, la nature est intégrée dans le raisonnement économique et l’environnement change la nature même de l’économie.

Cette approche est à l’origine de l’écologie industrielle, qui modélise des systèmes fermés, selon un raisonnement que l’on peut appliquer à l’échelle d’une ville, d’une région, d’une activité ou d’un produit, principe que l’on retrouve dans l’Analyse de Cycle de Vie.

L’économie écologique fait appel à la notion de stock non renouvelable, qui connaît une déplétion irrémédiable et qu’il faut donc exploiter de manière optimale (écologie industrielle), et de stock renouvelable qu’il faut exploiter de manière maximale en tenant compte de sa capacité de renouvellement. Cette approche qui s’appuie sur les lois de la thermodynamique va compléter l’étude des deux concepts qui s’opposent : la soutenabilité dite faible, et la soutenabilité dite forte.

Économie néoclassique de l’environnement

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Les théories économiques néoclassiques qui proposent une croissance infinie affranchie des limites de la nature sont  entachées d’impensés conceptuels et d’incohérences écologiques et théoriques : l’économie de l’environnement décrit par le modèle néoclassique ne donne aucun fondement éthique (Harribey 2002).

Les théorèmes sont basés sur des choix philosophiques et politiques. Ces modèles sont en outre incapables de traiter de manière adéquate les problèmes de l’incertitude des modèles eux-mêmes et des questions de l’irréversibilité (destruction, pollutions, disparitions d’espèces etc.).

Le risque écologique est en partie quantifiable et modélisable, mais l’incertitude en terme écologique ne l’est pas.

Enfin, les modèles économiques néoclassiques misent sur la capacité technologique de l’humanité à substituer indéfiniment au capital naturel détruit par du capital reproductible : bien que la disparition massive de la biodiversité invalide cette approche par l’exemple, on est ici au cœur de la différence entre soutenabilité dite faible et forte. Le modèle actuel faible est le modèle dominant et cherche à améliorer constamment la « mesure des externalités » sans jamais réinterroger la notion de valeur elle-même.

Ainsi, la science économique de l’école classique anglaise et de l’école néoclassique du XIXe siècle et du début de XXe siècle va introduire les premières ruptures entre économie et ressources (Éloi 2009) en augmentant de manière importante le degré d’abstraction de théories économique, jusqu’à l’école marginaliste qui, grisée par l’industrialisation du XIXe siècle, s’affranchit des réalités posées par la finitude et les limites de notre environnement, en postulant qu’il est possible de tenir une croissance perpétuelle en augmentant le capital au fur et à mesure que la démographie augmente.

Les classiques accordaient aux ressources naturelles un rôle moteur dans l’industrie et dans l’agriculture, l’approche utilitariste va rattacher la valeur d’un bien non pas à son existence matérielle mais à la satisfaction qu’il procure, ce qui permet de modifier de manière significative la notion de besoin que le marché est censé satisfaire de manière optimale, accroissant encore davantage le découplage entre besoins, capacités naturelles et théories économiques.

L’économie néoclassique libérale de l’environnement est basée à son origine principalement sur une analyse microéconomique des échanges, qui se révèle totalement inadaptée pour les enjeux et les modèles économiques à l’échelle macroéconomique. Avec la raréfaction des services rendus par le milieu naturel, la distance entre l’économie des ressources naturelles et l’économie de l’environnement a fini par s’estomper :

Les agents évaluent alors l’environnement de la même façon que toutes les autres allocations : biens ou actifs naturels entrant dans la fonction d’utilité des consommateurs et dans la fonction de production comme les matières premières, les ressources énergétiques, les réserves de ressources naturelles, ou leur fonction d’assimilation des déchets.

Théoriquement, le libre marché doit conduire l’économie à un état optimal où un déséquilibre se ferait au détriment d’un agent.

Face aux questions de pollution, la théorie va du coup chercher des outils pour rétablir cet optimum économique (Harribey 2002). Les biens environnementaux n’ayant pas de marché, donc pas de prix, l’analyse va alors chercher des méthodes pour les évaluer monétairement, pour les réintégrer dans la sphère marchande et prévenir ainsi leur gaspillage ou leur détérioration.

Dans ce cadre, les ressources naturelles sont abordées comme un capital, les externalités issues de la défaillance sont internalisées et les biens environnementaux évalués, ils deviennent ainsi des facteurs de production substituables au capital artificiel, ce qui va poser deux difficultés : d’une part la diminution de la ressources lors de son utilisation, d’autre part, la substituabilité du capital. Les ressources naturelles répondent à une demande dans le cadre des activités humaines, ce qui va les amener à avoir un prix sur le marché, selon qu’elles soient renouvelables ou épuisables. Les ressources renouvelables, comme une forêt, fournissent des ressources en principe plus longtemps, le stock variant selon le prélèvement maximum compatible avec son renouvellement perpétuel, appelé rendement maximum soutenable (RMS). Les ressources épuisables comme les minerais ou le pétrole seront exploitées jusqu’à épuisement, avec un prix qui devrait augmenter théoriquement au rythme du taux d’intérêt de l’économie mais plus probablement selon l’offre et la demande.

Les « défaillances du marché »

Selon le modèle néoclassique, le bon fonctionnement du marché permet une exploitation optimale et une allocation parfaite des ressources. Une surconsommation entraînant une disparition d’une ressource, ou des pollutions, signifie une mauvaise tarification, le marché devant prendre en compte son utilité écologique. Le marché est censé également prendre en compte les biens communs, c’est-à-dire un bien qui satisfait au principe de non-exclusion : aucun agent du marché ne doit en être privé de jouissance. On appelle « passager clandestin » un agent qui obtient et profite d’un avantage sans avoir consenti les mêmes efforts que les autres agents ou sans acquitter de droit d’usage.

• ÉLOI Laurent (2009), Les économistes et l’écologie : une rencontre récente, Alternative Économique, Hors-Série n° 83, L’Économie Durable, page 18.
• HARRIBEY Jean-Marie (2002), Le développement durable est-il soutenable ? In Séminaire de l’OFCE, [en ligne].
• Baslé, Maurice. Histoire des pensées économiques: Les fondateurs. Sirey, 1993.

Les externalités

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Dans le paradigme économique actuel, le marché, le modèle prévoit en principe la prise en compte de l’ensemble des coûts de production, y compris de l’utilisation de la nature et de l’environnement. L’ensemble des coûts d’une activité, imposés à la collectivité est un coût social. Celui-ci est censé être compensé par des paiements par les agents privés dans l’exercice de leurs activités. Dans le cadre d’une pollution, si l’agent privé ne compense pas les coûts liés à la pollution, on parle d’externalités : les effets de l’action d’un acteur sont pris en charge par les autres parties. Une externalité est donc un coût social non compensé. La théorie économique néoclassique va considérer la mauvaise tarification ou les externalités de la même façon et essayer d’internaliser les effets externes.

Dès lors qu’une activité économique entraîne une pollution, celle-ci doit être prise en compte au niveau de l’agent pollueur. L’évaluation se fait par la différence entre le coût marginal social et le coût marginal privé. Au-delà des normes, des autorisations, et des limitations d’activité, il existe deux façons d’internaliser les effets externes : Selon l’économiste Pigou, cela passe par l’instauration d’une taxe administrative, selon un autre économiste, Coase, la solution passe par l’instauration d’un marché régulé pour les externalités. De cette manière, l’environnement se trouve intégré dans la sphère marchande et l’intensité de son utilisation sera fonction de son prix, administré ou de marché.

C’est le mode d’internalisation proposé par Pigou en 1920 qui sert de fondement théorique au principe pollueur-payeur énoncé par l’OCDE dès 1972. Pour internaliser les effets externes négatifs, il suffit simplement d’instaurer une taxe unitaire sur chaque unité de pollution rejetée dans l’environnement.

Ce coût attribué à la pollution doit amener le pollueur à réduire son impact, celui-ci cherchant en principe à réduire les coûts induits pour maximiser ses profits. Il doit donc ainsi automatiquement arbitrer entre payer la taxe ou investir dans la prévention de la pollution. Plus la taxe est élevée, plus l’incitation à ne pas polluer est forte ce qui va progressivement ramener la pollution à un coût marginal. C’est ce principe qui sert en général de base aux outils de la fiscalité environnementale en définissant la quantité optimale de pollution acceptable dans le milieu récepteur par rapport au coût de dépollution et celui du dommage de la pollution.

Dans un marché parfaitement libre et non faussé, l’économiste Coase pose comme postulat en 1960 que si les coûts de transaction sont nuls et les droits de propriétés bien définis, il est possible d’obtenir une allocation optimale des ressources sans intervention de l’État. Ce principe du marché des droits à polluer sera défini plus précisément par Dales en 1968. Dans cette théorie, les externalités seraient dues au fait qu’il a n’y pas de droit de propriété sur certaines richesses ce qui rend impossible l’organisation de marchés et donc un fonctionnement optimal, il faudrait donc pour bien faire attribuer une valeur et un droit de propriété à tous les éléments naturels.

Selon ce principe, dès lors que des droits sont créés et peuvent s’échanger, la préservation de la ressource se fera par incitation financière. Pour que le marché de droits à polluer puisse être instauré, il faut faire appel dans un premier temps à la puissance publique (contredire la théorie) pour que celle-ci régule (donc fausse le marché) en mettant en place un dispositif en trois étapes :

– Fixation d’un plafond global d’émission ;
– Répartition des droits entre les agents concernés ;
– Établissement d’un marché d’échange des droits.

Contrairement au système proposé par Pigou, ici, le prix optimal du droit à polluer se fait par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché, ce qui devrait inciter les agents pollueurs à adopter des procédés moins polluants. Ceux dont les coûts de dépollution sont les plus faibles pourraient également rentabiliser leur investissement en vendant les droits acquis par l’amélioration de leurs résultats aux plus gros pollueurs.

Modélisation économique : internalisation des externalités

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l’approche conventionnelle actuelle de la question environnementale dans le paradigme néoclassique vise à tenter de digérer en partie les préoccupations écologiques dans le modèle de « libre-échange ».

C’est la théorie la plus couramment répandue, qui reste dans la représentation du marché classique avec une valeur monétaire de tous les biens et de tous les services. Ainsi, le marché dans lequel les agents échangent des biens et des services contre une partie monétaire, est considéré comme le meilleur système d’allocation de ressources. Les problèmes d’externalités sont vus simplement comme une sorte de défaillance du système car il y a une contre partie interne aux enjeux externes et le système s’adapte selon un principe d’autopoïese (Griethuysen 2011).

On s’efforce d’internaliser les externalités, on identifie et cerne le dommage par la modélisation économique, avec une intervention de l’état comme dans le principe du pollueur payeur. C’est sur cette base que sont conçus la plupart des Systèmes de Management Environnementaux (SME) qui tendent à évaluer les dégâts et éventuellement prévenir les risques en intégrant les facteurs dans les comptabilités des entreprises et des états, avec une approche classique quantitative (indicateurs), éventuellement prospective (risque) et de valorisation financière.

Parmi les problèmes de cette théorie, il y a la complexité à modéliser les externalités et l’impossibilité temporelle de les évaluer : comment décrire et généraliser les différents acteurs dans le temps sur un marché, comment les générations actuelles peuvent-elles négocier avec leurs futurs petits enfants victimes de leurs choix pour évaluer financièrement le coût « optimal » ?

Le modèle fait appel à la notion de coût total et propose une fiscalité écologique pour inciter les agents à réduire les impacts, et à l’internalisation des éléments externes. Il propose également comme on l’a vu précédemment, d’étendre la sphère d’influence de la propriété en donnant par exemple un droit à l’air pur aux populations qui pourraient ensuite se retourner contre les pollueurs.

Une des réponses apportées aux limites environnementales est de limiter la quantité de pollution à une quantité globale, c’est le principe du marché des droits à polluer « cap and trade » du soufre, et du marché du carbone.

La question restant : qui fixe, et selon quels critères, ce qui est acceptable ?

VAN GRIETHUYSEN Pascal (2011), séminaire Soutenabilité et économie : de l’économie environnementale à l’économie écologique jusqu’aux différentes approches de l’écoéconomie. [VertigO] et Institut des sciences de l’environnement/UQAM. [en ligne].