Notre modèle actuel de développement

Ecrit par spagano sur . Publié dans Consommation, Croissance, Développement économique, Humanité, Marchés, Mécroissance, Modèles économiques, Polis, Société, Théories économiques

Lors de son discours sur l’état de l’Union le 11 janvier 1944, le président des États-Unis, alors en guerre, Franklin D. Roosevelt, suggéra que la nation américaine devait ajouter une seconde Déclaration des droits dans la constitution des États-Unis car selon lui, les droits politiques garantis par la constitution et la Déclaration des droits s’étaient « montrés inadéquats pour assurer l’égalité dans la poursuite du bonheur ». Il proposa donc de créer une déclaration des droits économiques qui garantiraient un emploi avec un salaire décent, la préservation de la liberté contre les distorsions de compétition et les monopoles, un logement, une assurance-maladie, le droit à une éducation publique et une sécurité sociale.

En juin 1962, paraît aux États-Unis dans The New Yorker une série d’articles qui seront réunis plus tard dans un livre qui va culminer dans les ventes de livres pendant plusieurs semaines. Silent Spring, écrit par une naturaliste, Rachel Carson, évoquait un printemps silencieux durant lequel il n’y aurait plus d’oiseaux qui chantent. L’auteur évoquait les conséquences des effets des pesticides sur les oiseaux, et attirait l’attention des lecteurs sur la pollution de l’environnement par les pesticides. Plus encore, Rachel Carson pointait la politique délibérée de désinformation de l’industrie pétrochimique et le comportement conciliant des autorités publiques vis-à-vis de cette industrie, contre l’intérêt général de ses concitoyens.

Pourquoi parler ici de ces prises de position américaine ?

Le 18 mars 1968, Robert F. Kennedy dans un discours sur la politique générale des États-Unis à l’université du Texas déclara 27 ans après le discours sur l’état de l’Union du 11 janvier 1944 de Franklin D. Roosevelt, que dans un pays qui avait un PIB de 800 milliards de dollars, certains enfants du Mississippi marchaient nus dans les rues, le ventre gonflé par la malnutrition et la peau ravagée par les signes de la faim et de la pauvreté. Il décrivit le PIB comme un indicateur qui « compte la pollution de l’air, la publicité pour les cigarettes, et les ambulances pour nettoyer le carnage des accidents sur les autoroutes. Il compte la destruction de la forêt (…) le napalm et la fabrication de têtes nucléaires (…) les programmes télévisuels qui glorifient la violence pour vendre des jouets à nos enfants ».

À cette époque appelée si injustement « trente glorieuses », par l’économiste français Jean Fourastié en 1979 pour désigner les trente années de forte croissance économique, de « plein-emploi et d’essor de la consommation », l’Amérique et son modèle de développement, ses théories économiques, s’imposaient au monde « libre ». La formidable machine manufacturière mise en œuvre pour produire l’effort de guerre, confortée par des réserves en or considérables reçues en compensation de ses engagements militaires dans le monde et de la vente de ses biens et de ses services, des ressources énergétiques disponibles et peu coûteuses, conférait aux États-Unis une toute puissance que seul le bloc soviétique lui contestait.

Pendant la seconde guerre mondiale, la majorité des actifs productifs, financiers, humains, a été réquisitionnée par le gouvernement américain au titre de l’effort de guerre3. Les États-Unis se sont transformés en une immense machine de production conçue pour produire en masse véhicules, équipements, aliments, technologies énergétiques, matériaux, destinés à construire une capacité militaire écrasante, nécessaire compte tenu de ses engagements simultanés en Europe, en Asie et dans le Pacifique, à la fois comme fournisseur pour les alliés en guerre, puis en tant que pays engagé lui-même militairement.

À la fin de la guerre, le pays qui n’avait pas eu à subir de destructions massives sur son propre territoire, n’a pas eu à se reconstruire. L’Europe et l’Asie en revanche, particulièrement touchés par les destructions et les combats, étaient entièrement à reconstruire. Pour éviter de mettre à l’arrêt son industrie, et de fait, mettre au chômage des dizaines de millions de ses citoyens, le gouvernement américain a poursuivi une politique incitative de consommation intérieure, en terme d’aménagements, d’infrastructures publiques et d’équipement des ménages, en s’appuyant à la fois sur ses réserves financières et sur le crédit.

Le marché interne était limité face à la capacité de production américaine, alors que le reste du monde était à reconstruire, il suffisait aux États-Unis de financer la reconstruction européenne et asiatique en contrepartie toutefois d’une dérégulation des accès à leurs marchés, pour disposer d’un marché mondial capable d’absorber la production américaine.

Révolutions industrielles & modèles économiques

Ecrit par spagano sur . Publié dans Adaptation, Agriculture, Cité, Consommation, Croissance, Développement économique, Économie, Énergie, Espaces, Histoire, Humanité, Industrie, Innovation, Macro-économie, Modèles économiques, Polis, Société, Transports, Ville

La première révolution industrielle correspond au passage d’une société à dominante agraire et artisanale à une société commerciale et industrielle.

Initiée véritablement au XVIIIe siècle en Europe, celle-ci s’est accélérée au XIXe siècle, en particulier en Angleterre, mais aussi dans le reste de l’Europe, aux États-Unis et au Japon. L’émergence d’une industrie moderne s’était appuyée sur un nouveau système technique constitué au XVIIIe siècle, où se liaient de manière interdépendante le textile, le charbon et le fer. Pour répondre à cette mutation, une révolution des transports entraîne un développement du chemin de fer et l’extension des voies de circulation (routes, canaux), ce qui vient à son tour nourrir la demande industrielle en machines, matériaux de construction, rails et locomotives. Le principal moteur énergétique au cœur de cette révolution est le charbon, qui entraîne ainsi l’explosion de l’exploitation minière. Cette mutation productive avait été précédée, dans la plupart des pays touchés, par une mutation agricole : outillage, nouvelles techniques, suppression des jachères, modifications des structures juridiques sur la propriété des terres… Cette révolution agricole répond à la demande d’une population urbaine de plus en plus importante, et entraîne un besoin accru en outillage et en engrais, demande qui soutient à son tour l’essor industriel et marque aussi la naissance de l’agrochimie.

Cette mutation vers une société industrielle a été favorisée par l’émergence d’une nouvelle classe dominante, la bourgeoisie, qui s’est substituée à la noblesse. Celle-ci impose son modèle économique et social via sa puissance économique (banques, relations d’affaires, familles, médias et politiques) selon un principe dit libéral et capitaliste : l’état doit rester sur ses fonctions régaliennes (police, justice et défense), laisser et soutenir les agents économiques structurer la société et son modèle économique, notamment en réprimant les mouvements sociaux qu’il rend illégaux. Cette transformation a affecté profondément l’agriculture, l’économie, la politique, la société et l’environnement du monde contemporain car elle a entièrement bouleversé les économies nationales et redistribué les échanges économiques mondiaux, en créant notamment une nouvelle hiérarchie entre les états, où dominent de manière hégémonique les nations industrialisées et où les nations non industrialisées sont dominées et exploitées.

Le monde est alors multipolaire.

Basée sur la mécanisation et son moteur charbon vapeur, la communication papier, la première mutation industrielle va connaître une seconde étape initiée vers la fin du XIXe siècle, la seconde révolution industrielle. Prolongeant la première, celle-ci va apporter de nouvelles techniques en tentant de répondre aux problématiques rencontrées lors de la première révolution industrielle : ne pouvant produire assez d’équipements et de matériel, notamment pour l’essor du chemin de fer au milieu du XIXe siècle, l’industrie de la sidérurgie va développer de nouvelles techniques qui vont relancer et accélérer la mutation industrielle. Les innovations technologiques vont peu à peu s’étendre, avec le développement de l’industrie chimique, l’usage de l’électricité, mais plus encore, le recours de plus en plus en plus fréquent à la science et à la recherche scientifique. Un autre facteur majeur qui va bouleverser l’industrie est l’arrivée du pétrole et du moteur à explosion. Les innovations techniques s’accompagnent également d’innovations en terme d’organisation : l’Organisation Scientifique du Travail de l’ingénieur F. Taylor, qui va être développé davantage par Ford avec la production à la chaîne. Comme pour la première révolution, la seconde révolution industrielle va s’étendre à l’agriculture : mécanisation et utilisation d’engrais chimiques, usages de plus en plus importants qui vont soutenir encore la logique de production industrielle. La croissance démographique et l’émergence de syndicats vont progressivement influencer les législations sociales ce qui aura également pour effet de soutenir la croissance industrielle via l’augmentation progressive du pouvoir d’achat des salariés. Le développement des transports va également être bouleversé à l’échelle mondiale avec l’ouverture de nouvelles voies, grâce à des navires plus rapides, à l’extension des chemins de fer et le percement du canal de Suez en 1869 puis le canal du Panama en 1914.

Première crise de la mondialisation ?

Le modèle de développement des pays développés à économie de marché va connaître entre les deux guerres une étape décisive, qui va amener à une réorganisation complète de l’économie mondiale. Après la première guerre, le retour de la consommation et une politique de crédit soutenue par les États, va doper l’économie des pays industrialisés. Mais le retour sur le marché des États qui avaient fait la guerre puis avaient reconstruit leur appareil productif, va amener à une saturation du marché mondial qui, avec le resserrement du crédit aux États Unis, en Grande Bretagne et au Japon, va arrêter net la croissance en 1920. Cette crise va principalement toucher les pays les plus engagés dans les activités économiques tournées vers les exportations, comme la France, l’Allemagne, le Japon et la Grande Bretagne, et épargner les États-Unis qui exportent peu. Aux États-Unis, la mécanisation, le fordisme et le taylorisme vont propulser la productivité et l’augmentation de la consommation des classes les plus aisées. Mais en 1925, la croissance va être supérieure à la capacité de consommation intérieure ce qui va rapidement déboucher sur une crise économique.

La seconde révolution industrielle s’accompagne dans les années 1920 d’une nouvelle mutation profonde des structures industrielles et de la société. La concurrence de l’électricité et du moteur au pétrole va provoquer un recul progressif des industries basées sur le charbon, et favoriser l’émergence de l’industrie automobile, des machines agricoles avec en corollaire les cartels comme celui du pétrole en 1928 où les trois grandes compagnies pétrolières se partagent le marché mondial, des fusions dans le secteur industriel comme celle de la pétrochimie en Allemagne avec IGFarben (fusion de Agfa, Bayer et BASF) qui deviendra alors le quatrième groupe industriel mondial derrière General Motors, U.S. Steel et Standard Oil, ou encore des ententes sur les marchés mondiaux des ressources minières.  Au sortir de la seconde guerre mondiale, avec la généralisation du fordisme et du taylorisme, la véritable révolution industrielle sera basée sur l’énergie et la chimie du pétrole, l’électricité et les communications, et la domination de théories économiques imposées par les vainqueurs de la guerre : les groupes industriels, les compagnies pétrochimiques et les sociétés financières. Le modèle économique qui s’est alors imposé au sortir de la seconde guerre mondiale peut être résumé en un mécanisme de production de masse qui doit être soutenu par une consommation de masse, avec des mécanismes internationaux de dérégulation et d’élimination des mesures protectionnistes des marchés pour permettre aux industriels des États-Unis d’exporter en masse leurs productions.

Le modèle économique ainsi à l’œuvre est basé sur plusieurs principes :

– Le premier est d’éviter la saturation des marchés et la baisse de la demande, par un renouvellement rapide des biens de consommations et d’équipement. Les biens de consommations sont devenus désirables par la réclame, et jetables. Les biens d’équipements sont devenus des biens de consommation comme les autres, soumis aux effets de modes, et qui grâce à une obsolescence programmée, impliquent un renouvellement rapide et prévisible propice au maintien en fonctionnement des industries.

– Le second est une consommation énergétique très élevée, la révolution industrielle est avant tout une révolution énergétique. La machine à vapeur va démultiplier la force de travail disponible de vingt à trente fois. Les tentes glorieuses ont vu une multiplication par trois de la consommation énergétique globale, avec un pétrole bon marché, une utilisation importante du gaz et de l’hydroélectricité. C’est cette avidité énergétique et ses conséquences sur l’environnement qui seront à l’origine des réflexions du Club de Rome en 1972.

– Le troisième repose sur la circulation des biens à l’échelle de la planète : le marché est mondial et les produits circulent librement de leur lieu de production à leur lieu de consommation. Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé en 1947, met en place un commerce international de libre-échange. Le GATT sera remplacé en 1995 par l’Organisation Mondiale du Commerce.